Projet

Le programme de recherche répond, à un niveau général, à la question fondamentale des conditions d’existence d’un marché de la prévention en prévoyance et santé. Cet objectif passe par la documentation théorique de mécanismes de prise de décision et la mise en œuvre appliquée de dispositifs qui correspondent à la levée de deux hypothèques, correspondant aux deux axes de recherche principaux :

  • L’existence d’une offre et d’une demande : contrairement aux idées reçues, dans bien des cas, soit l’offre, soit la demande, n’apparaissent pas spontanément car les incitations naturelles sont bloquées le plus souvent par des biais comportementaux. Il s’agira donc de caractériser les conditions d’existence d’un marché de la prévention en assurance santé ;
  • La rencontre de l’offre et de la demande : derrière cet enjeu qui est resté longtemps trivial aux yeux des économistes, se pose la question du Market Design (au sens d’Alvin Roth 2016) – conception de marché qui suppose en premier lieu la définition des canaux de communication entre offreurs et demandeurs. Il sera ici question de définir les conditions de la rencontre efficace de l’offre et de la demande, en d’autres termes matcher les caractéristiques de l’assuré en face du bon programme de prévention.

Ces objectifs rassemblent des domaines de compétences très variés tels que la santé publique, l’épidémiologie, la bio statistique, l’assurance, l’économie des comportements, les mathématiques et probabilités appliquées à l’actuariat, l’économétrie ou encore le marketing social. Autant de disciplines que nous retrouvons dans le comité de pilotage associé à la Chaire, composé de 15 membres issus des mondes académique et professionnel, et qui aura pour mission d’encadrer le programme de recherche.

Le contrat tel qu’il est conçu dans le modèle de base de l’économie de l’assurance s’appuie sur des hypothèses très simplificatrices. Il s’agit en fait de proposer à un agent économique une couverture pour un prix donné, à savoir la prime, lorsqu’il fait face à un risque connu de tous, à savoir de lui-même et de l’assureur. La principale conséquence de cette construction théorique générale tient au fait que la question de la prévention du risque n’est pas simplement négligée mais plus directement considérée comme un sujet indépendant.

Si l’on reprend les termes du calcul économique précédent qui permet d’analyser le choix d’un contrat d’assurance en santé ou prévoyance par l’assuré, il est alors évident qu’il n’y a pas de place pour une politique de prévention des risques. Cette conclusion reprend en fait la distinction fondamentale introduite par Richard Thaler et Cass Sunstein entre le libertarisme et le paternalisme.

Dans ce qui précède, le choix du contrat d’assurance repose en effet sur une délibération libre, consciente, rationnelle et responsable de la part du décideur. A la suite de ces deux auteurs, toute politique de prévention est alors renvoyée à une logique paternaliste. L’ensemble de ce raisonnement suppose cependant que l’individu ne fasse pas d’erreurs de calcul et que son comportement soit rationnel. Il est facile pour un consommateur de faire des erreurs sur le marché de l’assurance, en particulier au moment de décider de souscrire une assurance lorsqu’il fait face à un risque défini avec de faibles probabilités associées à des conséquences élevées (LP-HC Low Probabilities – High Consequences), ce qui est souvent le cas en matière de santé ou prévoyance. Ces erreurs sont encore plus prononcées lorsque le consommateur bénéficie de peu d’expériences personnelles. Bien souvent il préfère s’appuyer sur ses émotions, ses sentiments et son intuition plutôt que sur la réflexion (Intuitive versus Deliberative Decision Making). Ces erreurs sont donc interprétées comme des biais comportementaux. La connaissance de ceux-ci et leur impact sur le marché de l’assurance reste encore à ce jour un vaste chantier malgré les avancées produites par les implications de la théorie des perspectives de Daniel Kahneman et Amos Tversky.

Les recherches en économie des comportements montrent en effet que les individus, sans pour autant rejeter le modèle rationnel de la prise de décision en environnement incertain, opèrent le plus souvent en complémentant ou en substituant ce modèle par les émotions et les sentiments. C’est ainsi qu’ils se trouvent d’une part soumis à des biais de perception et d’autre part confrontés à des influences sociales, à des pulsions au moment de la prise de décision[1].

Les thématiques exposées dans ce document sont encore peu développées et peu connues. De fait, il n’existe pas de travaux portant sur ces thèmes soutenus par les grands financeurs institutionnels de la recherche en France et peu d’équipes de recherche abordent ces thèmes. A l’étranger, si les travaux portant sur les théories psychosociales sont nombreux, il n’existe que peu de travaux portant sur les mécanismes d’adhésion aux messages collectifs de prévention et sur l’efficacité des interventions individuelles, les interventions collective de type diffusion d’information ayant montré leur faible efficacité. Qu’il s’agisse des nudges, des méthodes interactives comme les serious games ou des méthodes de marketing social, les différences culturelles entre les pays ne permettent pas d’être transposable immédiatement et rendent nécessaires une recherche française impliquant les acteurs de la prévention. Les conditions de mise en place de ces interventions nécessitent de plus d’être étudiées sous l’angle éthique pour s’assurer du respect des libertés et des choix individuels.

[1] Dan Ariely « Predictibly Irrationnal » et « The Upside of Irrationnality »